Stagiaires au bord de la crise de nerf
En 2025, les stagiaires d’Occitanie comme partout en France sont dans des états de souffrance physique et psychologique préoccupants. Une réalité perceptible au détour des chiffres alarmants trouvés dans quelques rares rapports, alors même que le déclin concernant l’attractivité du métier d’enseignant·e se confirme (4% d’inscriptions en moins qu’en 2024 pour les concours du second degré). À l’heure où le projet de réforme de la formation initiale des enseignants, en suspens depuis juillet 2024, pourrait être bientôt relancé avec pour objectif de rendre les concours de recrutement des enseignant·es « accessibles » à bac +3, aucune des mesures envisagées n’améliore réellement les conditions de travail et de rémunération des stagiaires de l’éducation nationale. Pire même, leur titularisation serait conditionnée à une obligation « d’engagement à servir » pour 4 ans dans la fonction publique. Dès lors, et plus que jamais, se pose la question d’enfin proposer une formation de qualité et justement rétribuée aux stagiaires de l’éducation privée comme à ceux du public.
Ainsi, dans les faits et selon le plus récent Panorama statistique des personnels de l’enseignement scolaire de la DEPP (Direction de l'Evaluation, de la Prospective et de la Performance qui contribue à l'évaluation des politiques conduites par le ministère de l'Éducation nationale) pour l’année 2021-2022, 780 enseignants stagiaires avaient démissionné lors de leur année de stage, ce qui représente 3,7 % de tous les stagiaires du pays, avec 395 dans le premier degré (représentant 3,78 %) et 385 dans le second degré (représentant 3,73 %). En 10 ans, les démissions des enseignants ont bondi de 567 % et si ces dernières concernent majoritairement des enseignants non débutants, la proportion de démissionnaires demeure particulièrement élevée chez les enseignant·es stagiaires.
Les stagiaires ne dénoncent pas les responsabilités en elles-mêmes ; ils ne se plaignent pas non plus d’un manque de soutien des tuteurs ou tutrices, collègues très souvent impliqués ; les néo-professeurs soulignent surtout la difficulté de devoir cumuler ce stage avec une formation qui vient en sus du temps de travail. Cela pose déjà la question des inégalités géographiques dans la très étendue académie de Toulouse.
C’est ce que nous explique nombre de stagiaires de l’ISFEC de Toulouse telle Léa, néo-titulaire en Anglais en 2023-2024 qui souligne à quel point l’année de formation a été éprouvante pour elle qui enseigne très loin de la métropole : « Quasiment toutes les semaines, il me fallait me lever très tôt pour éviter de se prendre les bouchons sur le périph, partir de chez moi alors qu’il fait encore nuit pour faire 2h30 de route (rien qu’à l’aller), attendre sur le parking du métro car forcément, j’étais à l’avance (j’en profitais pour corriger des copies …) puis prendre le métro. Rien que le trajet est épuisant quand on habite si loin du lieu de formation. Quasiment aucune formation n’était proposée en visio de l’année ».
De plus, la plupart des stagiaires soulignent la médiocrité des apports transversaux dispensés dans les formations, notamment pour les enseignements disciplinaires de sciences humaines et sociales. En effet, Léa estime avec tout le recul pris depuis, que ces efforts ont été réalisés en vain car, elle affirme n’avoir littéralement rien appris à l’ISFEC de Toulouse : « Nous avions déjà beaucoup de théorie en tête grâce aux cours de master, et on nous répétait les mêmes choses (toujours aussi théoriques) lors de cette année de formation. On nous a par exemple réexpliqué en novembre/décembre les définitions d’un PAP, PPS, PPRE … alors que j’avais déjà dû me débrouiller toute seule pour les remplir dès septembre avec les parents, en tant que PP. On nous a expliqué comment faire une fiche séquence en janvier… En fait, le timing du contenu des formations proposées ne colle jamais à la réalité du calendrier scolaire. Il n’y a aucun cours pratique, je n’ai pas appris à faire mon travail à l’ISFEC, mais bien sûr le tas, devant mes élèves ou avec ma tutrice. Si je n’avais jamais été à Toulouse, ça n’aurait rien changé du tout ».
Ce ressenti nous est confirmé par Raphaël, stagiaire en Français et ne résidant pas non plus à Toulouse. Il estime s’être déplacé plusieurs fois cette année à l’ISFEC en pure perte de temps pour se voir dispenser des cours en visio ou pire pour être mise en travail en autonomie en l’absence de certains formateurs : « Je suis dégouté de la façon dont on nous traite parfois ». Il rajoute qu’il se sent « stressé car dépassé par la charge de travail sur deux établissements dans deux villes différentes tandis que la formation qui est censée l’aider à répondre à ses problématiques sur le terrain, non seulement ne lui amène pas de réponses mais le prive d’un temps précieux qu’il préférerait consacrer à la préparation de ses cours » « On nous demande d’être sur deux fronts pendant des mois, c’est épuisant et décourageant, très rapidement j’ai dû emmener mes copies avec moi pour corriger en formation et je culpabilise de devoir agir ainsi ».
Julien, stagiaire cette année en Histoire-Géographie exprime la même déception quant au contenu de sa formation à l’ISFEC et nous aussi parle de son épuisement physique et moral « J’enseigne en tant que contractuelle depuis plusieurs années et le contenu de la formation ISFEC ne m’apprend rien que je ne sache déjà […] par contre, je suis épuisée par le rythme à tenir. Je fais le même nombre d’heures que mes collègues certifiés mais il se rajoute le temps de la formation tandis que n’ayant aucun cours de prêt, je passe des nuits à monter mes séquences et je fais mes corrections dans des endroits improbables. Je ne sais pas comment je tiens…».
Enfin, certains osent évoquer timidement la question de la rémunération comme Thibaud, stagiaire en Français, qui estime que le reclassement est très tardif dans l’année tandis que le salaire ne suit pas : « Les professeurs titulaires effectuent 18h par semaine mais pour nous, se rajoutent toutes les heures de formation et qui ne peuvent être utilisées pour effectuer le travail nécessaire en dehors des cours. Il faut travailler tout le week-end jusqu’à des heures indues pour essayer de tout mener à bien. Au niveau de la rémunération, le compte n’y est pas. On se dit que ce sera mieux l’année prochaine mais il faut tenir physiquement. J’ai l’impression d’un marathon qui n’en finit pas et que je mène au prix de ma santé mentale et physique ».
De fait, certains ne parviennent pas à traverser cette année de formation beaucoup plus ardue que celle du concours elle-même ou bien jettent l’éponge l’année suivante faute d’avoir été correctement préparés à un métier qui ne s’improvise pas et qui s’apprend (467 ont démissionné en France en 2021-2022 durant leur première année en tant que professeur·e certifié·e selon le Panorama statistique des personnels de l’enseignement scolaire de la DEPP).
L’année de stage est cruciale dans une carrière. Elle donne souvent le ton à toutes celles qui vont suivre. Pour cette raison, elle devrait être une année sereine durant laquelle les stagiaires devraient se sentir beaucoup plus considéré·es et devraient être mieux armé·es pour affronter ce qui les attend sur le terrain grâce à des enseignements moins conceptuels capables de répondre à leurs préoccupations immédiates et concrètes. Si la CGT Éducation enseignement privé de l'Académie de Toulouse revendique le recrutement au niveau Licence, elle juge donc inacceptables tous les autres éléments de la réforme à venir car c’est bien par une remise en question totale des conditions de travail, de la rémunération des stagiaires et par une formation de qualité et justement rétribuée, que l’on donne envie d’aller vers le métier d’enseignant·es et non en méprisant les personnels comme s’y emploie méthodiquement le ministère avec l’actuel dispositif de formation en place.
*Tous les prénoms ont été modifiés pour des raisons de confidentialité.
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